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Prévisions saisonnières La Météorologie, un prophète inconnu dans les champs

Paysans sans repères, populations surprises par les eaux, menace d’insécurité alimentaires du fait des poches de sécheresse, etc. Au Bénin, comme ailleurs en Afrique subsaharienne, une bonne partie des Objectifs de développement durable sont tributaires des caprices du climat. Longtemps banalisée et sans grand moyen, la météorologie se révèle une nécessité. Enquête (épisode 1/3). 

Zagnanado, au centre du Bénin à 160 km de Cotonou. À quelques pas de la route nationale, trois femmes se font remarquer par leurs va-et-vient incessants entre les sillons. De façon rythmée, les talons fauchent le sol pour laisser entrer quelques grains de maïs sur lesquels est recouverte aussitôt une couche de sable. « C’est en cette période que nous mettons d’habitude en terre le maïs. C’est vrai que les pluies ont commencé un peu plus tôt cette année mais on s’en tient à la période habituelle », confie dame Henriette, la quarantaine. Avec ses deux filles, pour cet après-midi du 16 mars 2019, elles ont réussi à ensemencer déjà un démi-hectare du champ débroussaillé et labouré. Mais du coup, ces paysannes se verront obligées de prendre une pause.

Alors que nous discutions encore, le ciel s’assombrit. Un coup de vent les perturbe un temps, puis laisse place à une averse. A l’abri, sous un hangar non loin du champ, dame Henriette trouve que c’est une bénédiction. « C’est la preuve que nous sommes effectivement dans la saison. On rend grâce. Si la pluie peut être aussi régulière, nous pouvons espérer de bonnes récoltes », ajoute-t-elle. Ce qui paraît une bénédiction était prévisible. Une heure de temps plus tôt, sur notre téléphone portable, avant de retrouver ce trio féminin, une alerte nous parvient de Météo Bénin : « Activités pluvio-orageuses du Sud jusqu’à la hauteur de Savè. Quelques coups de vents pourront être observés par endroits ». Mais dans cette région du Zou, l’information climatique est la chose la moins partagée.

Sans véritables repères

Bien qu’elles aient été réalisées à Cotonou pour l’ensemble des pays du Golfe de Guinée, les échos des prévisions saisonnières annonçant un démarrage précoce de la saison, une fin tardive, avec des probabilités importantes de séquences sèches relativement longues, ne sont pas parvenus à ces populations.

Fabrice Dovi, producteur de céréales, rencontré plus tôt dans la matinée à Bamè, commune de Zagnanado, s’en tient aux habitudes. « Nous n’avons pas connaissance de ces prévisions. Il y a eu pluies le mois passé. Cependant, nous avons juste apprêté les champs. C’est maintenant le temps des semis. D’ici deux mois, ce sera le temps des récoltes si tout va bien », explique-t-il.

Pourtant, selon Dr Agali Alhassane, expert agronome en charge de l’adaptation au changement climatique au Centre régional Agrhymet, ces séquences sèches annoncées par les prévisions pourraient avoir relativement des impacts sur la croissance et le développement des cultures, notamment vers la fin de la saison. Mais au Centre du pays, les producteurs sont totalement ignorants de ces tendances et ne peuvent qu’être surpris comme la saison précédente. « A un moment donné, il y a eu tellement pluie que nous avons perdu beaucoup de récoltes. Par exemple, s’il pleut beaucoup de pluies, les arachides qui sont déjà parvenues au développement perdent leurs capsules», témoigne  Fabrice Dovi.  

Technicien agricole et fermier à Covè, une commune voisine de Zagnanado, Olivier Guidigan  donne plus de précisions sur les surprises désagréables de l’année écoulée: « La pluie a été abondante à un moment où il fallait le moins. Beaucoup de plants sont morts par asphyxie. Les pluies se sont concentrées sur une courte durée. Puis, la sécheresse a commencé un peu plus tôt et a été trop sévère ».

Une voix qui porte peu

Selon la Revue sectorielle agricole, au Bénin, en 2017, le secteur a contribué pour une baisse de l’insécurité alimentaire à 9.6%; une meilleure contribution à la croissance économique de 1,3%; et une  augmentation du PIB agricole située entre 4,7% et 5,7%. Mais les effets des changements climatiques pourraient constituer une menace. D’où l’importance des informations agro climatiques pour aider à l’amélioration des pratiques agricoles. « Il y a des années extrêmement sèches et les excès pluviométriques qui détruisent les cultures. Les producteurs se disent déjà que fin mai, ils peuvent commencer à travailler la terre. Or, on constate une installation tardive des pluies ou des poches de sécheresse. Ceci fait que les producteurs ne maîtrisent pas le calendrier agricole», explique Dr. Ouorou Barre Fousseni Imorou, enseignant-chercheur à la Faculté d’Agronomie de l’Université de Parakou.

Ainsi, face au bouleversement des saisons, les paysans sont obligés de composer avec les informations climatiques. Au-delà des prévisions quotidiennes et saisonnières, Météo Bénin publie des bulletins agro météorologiques décadaires qui détaillent la pluviométrie et l’évapotranspiration. « Ces bulletins agro sont là. Il ne reste qu’à trouver un bon processus de diffusion de l’information. En attendant, nous faisons un séminaire itinérant sur le temps et le climat à l’endroit des producteurs. On leur explique l’impact du climat sur l’agriculture. On a des pluviomètres paysans qu’on utilise pour faire passer l’information. Cependant, il faut plus de moyens pour quelque chose de plus grand », explique Boris Anato, prévisionniste à Météo Bénin.

Pour atteindre davantage le monde agricole, ce ne sera pas aussi complexe selon certains acteurs. Ils en veulent pour preuve l’expérience dans le secteur de la pêche où les pêcheurs sont informés et éduqués sur la météorologie océanographique. David  Hounguè, Président de la fédération nationale des acteurs de la pêche donne plus de précisions. « Avec le Mesa, chaque matin, je reçois les informations sur le comportement de la mer et je relaie ça au niveau des acteurs du monde marin.  Ça nous aide à prendre nos dispositions pour réduire les risques de noyades. Ce qui n’était pas le cas quand j’étais plus jeune. On s’en remettait à Dieu  », confie-t-il.

Changer de paradigme

A la suite de cette initiative mise en œuvre par l’Institut de Recherches Halieutiques et Océanographiques du Bénin (Irhob),  une autre a pris le relais dans le cadre du Projet de Surveillance Mondiale de l‘Environnement pour la Sécurité en Afrique (GMES&AFRICA).  Cette fois ci, au-delà des prévisions océanographiques, il est question d’aider les pêcheurs à gérer durablement les ressources halieutiques. « Ça va permettre aussi de voir les zones potentielles de pêche par l’observation des éléments nutritifs que constitue la chlorophylle A et de lutter contre la pêche non règlementée. Si des navires qui n’ont pas de licence pêchent dans une zone. On pourra les détecter par les VMES et la marine militaire peut les interpeller. Cela participe donc à la sécurité alimentaire », explique Zacharie Sohou, Directeur de l’Irhob. Atteindre les producteurs, ce ne sera donc pas aussi compliqué. Olivier Guidigan, en sa qualité de technicien agricole propose que soit mis en place un  système d’alerte précoce au service du monde paysan. « Tous les paysans ne savent pas lire, ne disposent pas non plus d’un poste téléviseur pour suivre et interpréter les informations depuis la ferme. Je propose qu’un service basé sur des SMS soit développé et mis à la disposition des producteurs », suggère-t-il.

Une chose est d’atteindre ses paysans, l’autre est de pouvoir leur faire croire l’utilité des tendances agro climatiques. Selon les témoignages, ces derniers n’y croient pas vraiment. « Il y a une réticence au niveau des agriculteurs. On peut tout dire, ils ne croient pas. Il y a en a qui ont des signaux traditionnels. Quand vous voyez à une période beaucoup de fourmis, ça traduit qu’il y aura inondations. Il faut donc chercher des stratégies pour les convaincre des prévisions », souligne Igouma Dourhaman, premier adjoint au maire de Karimama. Face à cette attitude, le Professeur Michel Boko, trouve que ce n’est pas encore des habitudes de la population de payer des informations climatologiques. « Aujourd’hui, vous ne pouvez pas avoir un Tableau Climatologique Mensuel (Tcm) sans avoir payé. Ce n’est pas seulement la feuille mais c’est l’information qui est dessus qui a de la valeur. Mais si vous demandez à un paysan de payer alors qu’il pense qu’il peut provoquer la pluie à sa guise, vous n’êtes pas dans le droit chemin ».

Une solution est encore possible. Elle tire sa source de l’ethno climatologie. « J’en connais qui ont une parfaite maîtrise du climat. Quand ils voient certaines espèces végétales, ils peuvent déduire que la saison sera bonne. Il y a des oiseaux  dont l’apparition annonce l’insécurité alimentaire. Ce sont des paramètres culturels qu’il faudra prendre en considération. Quand on rentre dans nos langues endogènes, les paysans sont en mesure de vous expliquer beaucoup de choses », propose Dr Ouorou Barre Fousseni Imorou. Ainsi, avec cette parfaite harmonie entre la science et la tradition, un pas pourra être franchi vers l’atteinte  de l’Odd n°2 : «Éliminer la faim, assurer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition et promouvoir l’agriculture durable ».

Fulbert ADJIMEHOSSOU

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