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Afrique subsaharienne: Singulier retour de jeunes diplômés à la terre

Alors que des milliers de jeunes choisissent la voie de l’eldorado, d’autres en Afrique subsaharienne optent non seulement de rester mais misent sur la terre pour réussir. Avec passion et abnégation, ils travaillent pour survivre et protéger l’environnement.

Une révolution, ça n’en est pas moins. A Tori-Bossito, une localité située à 40 km de Cotonou, des activistes universitaires apprennent à redécouvrir la terre, en y tirant profit et en jurant de la protéger. Tanguy Gnikobou, Co-Fondateur des Jardins de l’Espoir, est l’un d’entre eux. « On peut s’empêcher de tout mais on ne peut s’empêcher de manger. S’alimenter est un droit mais c’est aussi une forme de souveraineté. Nous devons œuvrer à produire ce que nous consommons  et consommer ce que nous produisons. Mais il faut que ça respecte aussi l’environnement », confie-t-il.

En 4 ans, cette coopérative de production a grandi. Elle compte au moins cinq sites de production, avec plus d’une vingtaine de jeunes. Mais cette tendance à revenir à la terre n’est pas spécifique à cette organisation. Au Bénin, plus qu’une passion, c’est un phénomène qui s’accentue. « Beaucoup ne comprennent pas comment des doctorants et des intellectuels décident de revenir à la terre. Car nous sommes habitués à un système où après les études on cherche à rester au bureau », martèle Tanguy Gnikobou. Pourtant, les difficultés ne manquent pas. « Il y a des difficultés à accéder à la terre, et le financement. Mais nous n’avons que des banques commerciales », ajoute-t-il. Avec son partenaire Oluwafèmi, il apprend à découvrir le monde, en allant à la rencontre des autres et en partageant des connaissances avec ceux qui ont décidé de faire comme eux.

« J’ai vécu dans des hôtels 5 étoiles grâce à l’agriculture »

Ailleurs sur le continent, le retour des jeunes intellectuels à la nature est aussi en plein essor. A Agro Boot Camp ce début d’avril, nous avons rencontré Ousmane Konaté qui a quitté le Mali pour se former  en agroécologie. Cet ancien joueur du Villa Real et du Fc Metz en ligue française a décidé lui aussi de faire l’élevage et le maraîchage, après une blessure sur les aires de jeux. Il y voit tout son avenir. « Je vis mieux. Je voyage beaucoup. J’ai vécu dans des hôtels 5 étoiles grâce à l’agriculture. Je vis mieux qu’un fonctionnaire. En Europe, quand j’étais encore footballeur, j’ai connu des jeunes Sdf. Je me suis toujours demandé pourquoi choisir l’Eldorado alors qu’on a toute cette richesse chez soi. En Europe même si tu gagnes 1000 euros, tu ne vis pas. Alors que ici, on a tout », soutient ce joueur devenu agriculteur.

A force d’échanger avec les jeunes fermiers retrouvés sur ce site, on devient obnubilé par la philosophie en expansion. Responsable dans une entreprise de recouvrement au Niger, Sahabi Soulé se dit aujourd’hui heureux de quitter le stress pour retrouver la paix dans sa ferme : « Vous vous stressez autant mais le patron n’est parfois pas satisfait. Il y a les ruptures de contrat un peu partout. J’ai compris que ce stress me vieillit et a d’énormes conséquences sur moi. J’ai donc opté pour l’agriculture. Je crois que c’est un moyen véritable de lutter contre le chômage. Il faut juste un accompagnement technique pour décoller, en plus de la motivation ».

Une solution au désespoir

Selon la Banque mondiale, les jeunes représentent 60 % de l’ensemble des chômeurs africains. L’accès à la fonction publique est presque impossible dans les pays de la région subsaharienne. Mais dans le même temps, d’autres choisissent de quitter la fonction publique pour l’Agriculture. C’est le cas de Cheikh Amadou Bass, qui a servi pendant plus de 5 ans l’Etat mauritanien en tant qu’Inspecteur de Jeunesse. « Je suis né à N’djorol, un village situé à la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie. Il y a de la terre argileuse. Malheureusement, les jeunes après les études, et même ceux qui n’ont pas été à l’école disent qu’ils sont chômeurs et pleurnichent sur leur sort. Pour moi ce n’est pas normal. J’ai compris que se retrouver entre les quatre murs n’est pas la solution. Je me suis dit qu’au lieu de pousser les jeunes à aller en tirer profit, il me faut donner l’exemple», explique-t-il.

Cheikh Amadou Bass continue de croire qu’en s’engageant ainsi dans l’agriculture durable, d’autres puissent faire comme lui et renoncer aux chemins de l’immigration clandestine. « En Mauritanie, il y a un couloir de transit vers le monde arabe. Nous sommes un pays frontalier avec le Maroc où les gens passent pour regagner l’Espagne. En février 2019, dans mon village, il y a eu une barque qui a chaviré avec 46 personnes. Nous arrivons déjà à former une équipe de révolution. La solution n’est pas ailleurs contrairement à ce qu’on nous a toujours faire croire. Elle est tout près de nous. Je ne peux en aucun moment regretter mon choix », ajoute-t-il.

« La terre peut tout donner »

Selon un rapport de la Fao publié en 2015, la dégradation des sols est en augmentation dans la région, avec plus de 20 % des terres déjà dégradées dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, affectant plus de 65 % de la population. Ce qui entraîne des effets négatifs importants sur la production alimentaire et les moyens d’existence. Ainsi, en décidant de retourner à la terre, les jeunes y vont avec l’ambition de produire durablement.  Eugène Koffi Kouassi est un spécialiste du management de qualité en Côte d’Ivoire qui a aussi décidé de retourner à la terre. Après ses études en histoire, il a décidé de créer de grandes exploitations pérennes et vivrières. « Quand j’ai fini l’Université, je suis allé directement à la terre. Je n’ai pas attendu de rechercher un emploi. Et même après qu’on m’a nommé dans un cabinet ministériel, j’ai finalement démissionné parce que la terre peut tout donner. Je pense que j’ai fait le meilleur choix. Aujourd’hui, j’essaie d’installer d’autres jeunes à leur propre compte », confie le jeune ivoirien. Son autre combat, c’est d’œuvrer pour la restauration des terres. « Quand on protège les forêts galeries, c’est un corridor de biodiversité que nous mettons en place. Nous créant un micro climat qui va permettre de faire accroître la productivité de nos plantations », ajoute-t-il.

Le début d’une révolution ?

Impossible de savoir leur nombre. Mais la tendance connaît un essor remarquable. Cependant, ces jeunes ne sont pas les premiers à comprendre le besoin de retourner à la terre. Il y a plusieurs décennies en arrière, d’autres ont montré le chemin. Michel Babadjidé, en est un. Le médecin vétérinaire formé en Russie est devenu un fermier de par la nature et les circonstances. « Il y a eu le gel des recrutements à la fonction publique. Je me suis dit qu’il faut que je retourne au village. Au fait, j’ai vu mon grand-père nourrir et éduquer une dizaine d’enfants, sans diplôme. Avec mes diplômes, je me suis dit que je peux faire mieux. Et le temps m’a donné raison », confie-t-il.

Fondateur de la main du paysan, une ferme de 700m2 à Lokossa, au Sud du Bénin, il s’efforce de créer la révolution à travers la promotion de pratiques intégrées auprès des jeunes. « Ceux qui ont tué notre agriculture, ce sont les cadres. Ils nous ont imposé la modernité des autres. C’est ce qui a conduit à la décadence et la baisse de rendements des productions traditionnelles. Le mode copier-coller ne fonctionne pas dans la nature », déplore-t-il.

Pour beaucoup d’acteurs, l’Afrique est en mesure de régler les équations de l’immigration, du chômage et de l’insécurité alimentaire en faisant travailler ses jeunes. «  Elle peut se faire sur de grands espaces aussi. Il suffit de s’approprier l’organisation du travail dans les communautés d’antan. Mais pour y arriver, Il faut qu’il y ait un minimum d’aménagement dans nos milieux ruraux pour encourager les jeunes à rester. L’agroécologie ne doit pas demeurer un slogan », souligne Claire Regina Quenum, Point focal Rapda-Togo. Mais, il faudra bien régler l’équation de la disponibilité des terres, dans un contexte d’urbanisation incontrôlée, puis dans certains pays taire les armes pour que s’exprime la nature.

Fulbert ADJIMEHOSSOU

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