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Prévisions des catastrophes L’Afrique en mode vigilance, la météo sous pressions

Avec plus de 650 morts, les ravages du cyclone Idai en Afrique australe créent la panique sur le continent. Dans la partie subsaharienne, avec les inondations répétées, les débordements des vagues, les menaces de sécheresse et d’insécurité alimentaire, la météorologie est appelée à la rescousse. Cahin-caha, elle tente de se mettre au pas. (épisode2/3).

Aéroport de Cotonou. Après les fouilles de sécurité, au bout d’une piste de 300 mètres s’ouvre le parc météorologique de la ville. Sous un chaud soleil de midi, le Chef d’Unité d’observation météorologique Philippe Armand Ahoyo, accueille une vingtaine de visiteurs avec qui il fera le tour des installations pendant plus d’une heure. Ici, une partie du parc fonctionne encore au manuel. « Toutes les heures, l’observateur de service passe pour relever les paramètres. A midi par exemple, on doit relever les températures dans le sol. A 6 heures et à 18 heures, en plus de ça, on doit relever le pluviographe et beaucoup d’autres instruments puis le baromètre », explique-t-il.

C’est un travail qui appelle de la précision. A la moindre inattention, des erreurs peuvent subvenir. Ce qui risque, selon Philippe Armand Ahoyo, d’entacher la qualité des données, et donc plus tard les prévisions.  « Ces données issues des observations sont combinées à d’autres informations et sont entrées dans un modèle pour aboutir à des prévisions. Vous comprenez donc que si les données sont fausses, vous pouvez être le meilleur prévisionniste du monde, ça peut influencer les prévisions », martèle-t-il. Mais derrière cette grille, il existe aussi une station automatique qui en plus de réduire les tracasseries humaines offre plus de fiabilité. « On n’a plus besoin d’un observateur. Tout ce dont j’ai besoin en termes de paramètres est là avec plus de performance. Il suffit que je fasse la commande des capteurs», ajoute-t-il.

Vraies-fausses alertes

Cependant, il faut bien plus que ces assurances du Chef d’Unité d’observation pour convaincre les populations pour qui la météo a un train de retard sur les évènements climatiques. Chef d’entreprise Btp, Sylvain T dit avoir été plusieurs fois déçu des prévisions de la météo. « Vous suivez la Télé, on vous rassure que la journée sera ensoleillée. Mais quelques heures plus tard, vous subissez des coups de vents, suivis d’orages. Pas plus tard qu’il y a deux semaines, j’ai fait le même constat. Si on n’est pas en mesure de prédire la pluie, on ne pourra pas prophétiser des inondations surprenantes. Je n’y crois plus».

Ces récriminations portées à la connaissance de Boris Anato, Chef service Prévisions à Météo Bénin, celui-ci s’en défend. « Les prévisions diffusées sur nos médias actuellement ne proviennent pas de Météo Bénin. Les prévisions qui existent sur le net ne tiennent pas compte de nos réalités. Ensuite, lorsque nous annonçons par exemple qu’il va pleuvoir à  Cotonou,  il peut pleuvoir dans un quartier et pas dans un autre. Cette prévision reste juste. Mais pour les populations qui ne sont pas touchées par cette pluie, elles croient le contraire », ajoute-t-il.

De son côté, Zacharie Sohou, Directeur de l’Institut de Recherches Halieutiques et Océanographiques du Bénin (Irhob) pense que la prévision est avant tout une question de probabilité. « Même les pays les plus équipés sont surpris à un moment donné par les tempêtes. Vous pouvez prévoir une direction de vent et à un moment donné, elle  peut changer. Si ça va à 70%, c’est une bonne prévision. L’essentiel est de prendre les dispositions pour sauver des vies si ça arrivait ».

Et pourtant, le climat presse

Avec le dérèglement climatique, l’on n’est jamais suffisamment prévenu des catastrophes. Le témoignage de Yacoubou Torou, point focal du Système d’alerte précoce de Malanville, que nous avons joint en septembre 2018, au lendemain de l’effondrement du pont de la Sota en dit long. « A 10 heures, on avait pris par-là, mais ce n’était pas totalement dégradé. La police régulait la circulation. Vers 13h30, ça s’est complément effondré. Tous les véhicules se garent et pour traverser, il faut utiliser la pirogue. Les passagers qui ont un peu de colis peuvent continuer par pirogue ». L’effondrement de cette infrastructure a coupé le Bénin du Niger. L’économie des transports en a pris un coup, avec des camions attendus au Port de Cotonou mais bloqués de l’autre côté pour quelques jours.  En réalité, il n’y a pas d’année où sur les rives du fleuve Niger, l’on n’enregistre pas de pertes de troupeaux, de cultures et l’effondrement d’habitations, voire des morts. Dans ces conditions, les populations ont besoin d’alertes précises et fiables pour anticiper sur les catastrophes.  

« Le Niger peut nous annoncer que dans deux semaines, il y aura l’inondation à Karimama. Mais, alors qu’on ne s’y attend pas, juste deux jours seulement après, les eaux nous envahissent. Il y a un problème de fiabilité dans la communication des alertes. Ce qui fait aussi qu’il y a une réticence au niveau des agriculteurs. Il faut qu’on revoie le système. C’est un défi pour la Météo du Niger et du Bénin », confie Igouma Dourhaman, premier adjoint au maire de Karimama, rencontré à Cotonou début mars 2019.

Un enjeu continental

Il n’y a pas qu’au Bénin que la météorologie semble être sous pression, bien que très peu sollicitée. Philippe Richard, météorologiste en service à Météo Cameroun parle d’un intérêt croissant du fait des changements climatiques avec des inondations à répétition à Douala et Yaoundé, la sécheresse dans la partie du Nord qui affecte les rendements agricoles et des départs de pluies hasardeux. «  Avec les inondations de 2012 pour lesquels le Chef de l’Etat était sorti pour assister les populations, il a demandé dans son discours que les services météo fassent des efforts pour que les populations aient des informations météorologiques pertinentes », confie-t-il. Avec une économie fondée sur l’exploitation des ressources naturelles locales, la forte dépendance des systèmes de production à l’évolution des caractéristiques des saisons des pluies, l’Afrique subsaharienne craint beaucoup l’insécurité alimentaire et autre désastres.

Face à cette situation, Dr Souleymane Ouédraogo, Directeur Général du Centre régional Agrhymet, une institution spécialisée du Comité Inter-Etats de lutte contre la sécheresse dans le sahel voit la météo comme une solution. « La prévision saisonnière climatique est de plus en plus considérée comme l’une des meilleures stratégies d’adaptation aux variabilités et au changement climatique », déclare-t-il.

Passer à la pointe

Des moyens, les services nationaux de météorologie en ont donc beaucoup besoin pour des prévisions fiables, en vue de la réduction des pertes liées aux catastrophes. A en croire les différents acteurs, il est indispensable de renforcer et de densifier le réseau d’observation, de réhabiliter ceux qui sont déjà défaillants et de l’automatiser. Il faut aussi renforcer le personnel pour avoir des prévisions 24h/24. « Au Togo, nous n’avons pas les outils qui nous permettent de faire des prévisions sur des lieux fixes. On n’a pas encore des moyens pour faire des prévisions sur de petites surfaces. De même, il nous faut un radar. Nous sommes en train de chercher des financements pour ça », confie Laoukossima Kpabeba, Chef division Agro Météo Togo. Tout comme le Togo, le Bénin a aussi besoin d’un radar pour des prévisions en temps réel. Sauf que cet équipement est coûteux.  

En attendant de mobiliser des milliards de Fcfa pour l’avoir, le Professeur Expédit Vissin, Président de l’Association béninoise de climatologie propose un meilleur suivi du réseau d’observation pour une meilleure connaissance des ressources en eau disponibles et du climat. «Le système d’observation au Bénin souffre de la mauvaise répartition des stations. Le Sud du Bénin est plus fourni que la grande partie du Nord. Il faut donc faire des extrapolations pour avoir des données plus fines alors que les données sont pour la recherche, ce que l’essence est pour le moteur». Plusieurs défis sont à relever, dont la conception de modèles de prévisions qui tiennent compte des réalités du milieu.

« Il faut 1000 milliards pour tout réhabiliter »

Les défis sont grands. Pour atteindre les 17 Objectifs du développement durable, les pays africains comme le Bénin, le Togo, le Niger ou le Cameroun se doivent d’arbitrer parfois entre investir dans l’eau, l’énergie, l’agriculture, l’éducation et même la sécurité. Les priorités se succèdent sans qu’un véritable intérêt soit accordé à la prévention des catastrophes, puisque les équipements météo coûtent chers. « Un  super calculateur que j’ai vu à Météo France coûte environ plus d’un milliards de Fcfa. Nos Etats ont des priorités dans les secteurs de la santé, l’éducation. Dans mon service par exemple, il faut 1000 milliard Fcfa pour tout réhabiliter. C’est le budget d’un pays», déplore Philippe Richard qui se veut réaliste. Ainsi, ce météorologiste rencontré à Cotonou début Mars 2019 propose que l’accent soit mis sur le Partenariat public privé pour que les prévisions se rapprochent de la réalité, avec les moyens de bord. « Les priorités en Afrique, c’est la sécurité. Dans mon pays, Boko Haram et d’autres menaces sont telles que l’armée est privilégiée, la médecine et autres. Ça se comprend », martèle-t-il.

Néanmoins, ce n’est pas chose impossible, au-delà des pays de l’Afrique du Nord, dont le Maroc, d’autres pays comme le Tchad ont fait de grands pas dans ce sens. Le Centre africain pour les applications de la météorologie au développement (Acmad) est un partenaire des services nationaux de météo en matière de formation et d’accès au financement. Léon Guy Razafindrakoto, chef de la prévision météo à l’Acmad s’inscrit aussi dans la même logique. Il fait quelques propositions. « Le problème de fiabilité est lié à un déficit d’équipements, et donc à un besoin de financements au niveau de chaque pays. Cette situation peut être résolue par une coopération avec les secteurs d’application comme l’agriculture, l’eau et la santé. Il y a des concurrences au niveau national par rapport aux différents domaines, mais il revient à la météo de démontrer aux gouvernants le bénéfice de leurs apports pour la résilience au changement climatique», souligne-t-il. A travers le Projet Satelit Weather information for disaster resilience in Africa (Sawidra), Acmad installe des équipements de réception de données satellite dans différentes régions. Ces équipements, ces moyens de calcul, ces connaissances de la météorologie et de la climatologie permettent à la Météo de se rendre davantage utile et de contribuer à l’atteinte des Odd. Entre prévenir, à coup de milliards de Fcfa les catastrophes et subir des pertes de l’ordre de milliards de Cfa après leurs ravages, il y a un choix à faire, qui n’est jamais aisé.

Fulbert ADJIMEHOSSOU

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PATRICE TALON GREEN NEWS

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