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Pour le lac Ahémé

Depuis l’avènement du régime de la Rupture, les réformes en cours et les grands chantiers ouverts sur toute l’étendue du territoire national augurent des métamorphoses profondes si les Béninoises et les Béninois veulent bien placer l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers et se donner la main.

C’est pourquoi nous saluons aujourd’hui le Programme d’Assainissement des Plans d’eau du pays et le démarrage de ses activités, notamment sur le lac Ahémé, région natale de votre serviteur.

Témoin octogénaire des péripéties de l’histoire de notre pays, je viens ici partager quelques souvenirs sur le lac Ahémé avec des détails sur certaines pratiques aujourd’hui disparues. L’objectif de ce témoignage est de contribuer à la sauvegarde de notre mémoire collective, en espérant voir renaître la prospérité du lac Ahémé pour les générations futures.

Si l’on vous dit qu’autrefois, au cours des baignades en bandes, les gamins de notre âge attrapaient des poissons à mains nues, vous ne le croirez pas, et pourtant c’est bien vrai ! En cause, le déboisement des bassins versants et l’encombrement des eaux par les débris végétaux issus de la décomposition des parcs à poissons dits “acadjas”. Pour illustrer le lourd tribut payé par la biodiversité depuis un demi-siècle environ, nous pouvons relever plusieurs disparitions dans ce lac.

Disparition des espèces animales et végétales

L’installation anarchique des parcs de pisciculture “acadjas” a eu raison de la couverture végétale des bassins versants, avec perte de la richesse variétale sur les deux rives.

Les clôtures de cactus géants qui protégeaient les cultures contre la divagation des animaux n’ont pas fait long feu ; sans parler des forêts de bambous, des singes virevoltant de branches en branches dans les cimes des arbres, leurs petits accrochés au ventre.

Un tour du lac au départ de Guézin vers Agatogbo en passant par Akodéha, Dégouè, Kpossotome, Bopa, Towonou, Kouffonou, Dékanmé, Kpago-Houèdjro, Topa-Domé, Kinkpatomé, Sègbohouè et Agbanto, montre que partout la mangrove a disparu avec ses hôtes : divers poissons, crustacés, varans, grenouilles qui entretenaient une agitation frénétique la nuit tombée. De nos jours, on devine la mangrove à travers de maigres reliques éparses de palétuviers.

Disparition des espèces halieutiques

Dans le temps, les échanges saisonniers des masses d’eau (salée-douce) par flux et reflux entre le lac et l’océan favorisaient la circulation des espèces marines dont certaines pouvaient s’acclimater, vivre et se reproduire dans le lac.

De nos jours, ces espèces comme les sardines, guéssou, siko, jagboé, ozwin, ossan, éfin, hounon et aboli n’existent presque plus. Leur extinction peut être attribuée leur extinction au blocage des flux et reflux saisonniers des masses d’eau en lien avec la présence des “acadjas” et autres obstacles sur les chenaux en aval.

Disparition des pêches à l’hameçon et au filet.

Au fil du temps, les “acadjas” ont rendu impossibles les méthodes de pêche suivantes :

 Pêche à l’hameçon

 tin-noun-fiê est un simple hameçon muni d’appât au bout d’un fil attaché à un bâton. La pèche étant “affaire d’hommes”, ce sont les petits garçons qui taquinent les menus fretins, debout dans l’eau jusqu’à la ceinture ou assis dans une pirogue.

mlin kanza est constitué d’un long cordeau de 30 à 40 mètres. Ce cordeau est tendu et attaché par ses extrémités à un pieu planté dans la vase. Sur ce cordeau sont fixées à intervalles réguliers, des cordelettes longues de 20 centimètres environ, avec des hameçons garnis d’appâts. Ce dispositif capture certains gros poissons : nonban, éfin, hounnon, ozwin etc.

djohoun est une variante de la méthode précédente, sans appâts. Sa technique repose sur un dosage subtil de lests et de flotteurs ; une combinaison qui permet de positionner la chaîne d’hameçons à bonne distance du plancher du lac. Cette méthode capture les plus gros poissons : siko, ossan, jagboé, hounnon, éfin etc.

Grâce aux récits de nos parents et grands-parents, nous savons que la technique de pêche dénommée djohoun a été introduite sur le lac Ahémé par des pécheurs Haoussas venus du Niger.

Certains avaient trouvé hospitalité chez leurs homologues du village de Kpago dans les années 1935. Nous avons connu les pionniers de cette innovation technique qui s’appelaient Yessoufou, Ayidé, Djidigui, Saka-Djodjo etc.

Pêche au filet

églê se présente comme un piège à base de filet muni d’appât pour capturer les crabes d’eau appelés osron, différents des crabes de terre appelés aglan.

étion désigne un filet ayant la forme d’un entonnoir ; utilisé pour la pêche aux crevettes.

 Safo désigne le filet épervier, mode de pêche le plus populaire et le plus spectaculaire.

Sa pratique requiert élégance, force et dextérité. Elle est l’apanage des jeunes hommes. À l’opposé, ce sont les moins jeunes qui pratiquaient un filet plus calme dénommé awlê, une sorte de toile d’araignées posée au fond du lac et relevée par intermittence, après de courts moments de sommeil dans la pirogue, pour se saisir des poissons pris dans la toile. La pratique du safo en groupe est la plus emblématique de toutes. Imaginez deux personnes dans une pirogue : le conducteur en général le plus jeune et le lanceur du filet. Les deux forment une équipe.

Plusieurs équipes forment un groupe et le groupe se divise en deux sections pour aller pêcher.

Comme dans un ballet, les deux sections glissent sur l’eau à la queue leu leu dans la même direction, sur deux voies parallèles distantes de 30 mètres environ. Au premier signal sonore, chaque section pivote sur elle-même d’un quart de tour. Les deux sections se retrouvent alors face à face et avancent l’une vers l’autre pendant que les lanceurs de filets prennent position et se préparent. À bonne distance, un second signal ordonne le lancer simultané des filets ; un spectacle de grande beauté !

L’intérêt de ce mode du lancer d’un grand nombre de filets est la fermeture des échappatoires aux poissons, ce qui augmente la probabilité des prises.

Pour terminer, rappelons que c’est ce lancer du safo qui a été célébré par notre frère et ami, le poète troubadour Gbénou Gustave alias G. G. VIKEY, originaire de Bopa, sur son tout premier disque vinyle 45 tours dans les années 1965 avec un titre évocateur.

Après ces souvenirs partagés, nous invitons toutes les parties prenantes, à commencer par les autorités locales et les riverains, à soutenir les Programmes de Développement pour une mise en valeur durable des ressources de notre monde rural au profit des populations.

En guise de bonus pour votre attention, ensemble écoutons et fredonnons ces paroles de G. G. VIKEY, cet enfant du lac AHÉMÉ.

Christophe HADONOU YOVO (BENIN ALERTES)

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